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« ManageriA soutient le Projet de Loi Alimentation »

Aurélie Dejean 2 mai 2018

Après une carrière dans l’agroalimentaire, Pierre Boulaire a fondé en 1990 le cabinet de recrutement ManageriA, spécialisé dans l’approche directe de cadres pour le secteur agro. Il est aujourd’hui à la tête de l’entité MiA qui réunit également  LeadiA (accompagnement de direction et management de transition) et Wonderfoodjob (E-recrutement).

Pierre Boulaire s’exprime en faveur du Projet de Loi Alimentation mené par l’ANIA. Un projet de loi qui vise une meilleure répartition de la valeur tout au long de la filière pour redonner de l’oxygène aux entreprises françaises qui ont besoin d’investir, d’innover, de conquérir des marchés et de recruter des talents !

 

 « Le Projet de Loi Alimentation peut véritablement donner de l’oxygène aux entreprises alimentaires ! »

 

CT : Que vous inspire le Projet de Loi Alimentation ?

PB : A la fois de la consternation et de l’espoir… D’une part, je pense que c’est désolant de devoir en arriver là pour réguler des comportements d’un autre temps imposés par la Grande Distribution. D’autre part, je pense que ce Projet de Loi Alimentation peut véritablement donner de l’oxygène aux entreprises alimentaires en faisant en sorte qu’elles retirent un juste prix de leur activité et puissent se développer. Le travail de l’ANIA dans ce sens est très précieux.

 

CT : Qu’entendez-vous par « des comportements d’un autre temps » ?

PB : Je veux dire par là les comportements d’accumulation de la valeur créée par d’autres. Les dernières négociations avec la Grande Distribution – dans un contexte de guerre des prix larvée – ont été véritablement très difficiles pour les industriels et les producteurs.

Demandes de déflation sans raison alors que le coût des matières premières a augmenté, menaces de déréférencement, mépris allant jusqu’à l’emploi d’insultes lors des rounds de négociation : une violence inouïe malgré la signature de la Charte d’Engagement par les distributeurs dans le cadre des États Généraux de l’Alimentation. Donc, si l’engagement via une Charte a si peu de valeur, il faut passer par une loi… accompagnée de sanctions…

 

 

«…Quand une émeute se produit dans un supermarché français pour des pots de pâte à tartiner en promotion, c’est qu’il y a effectivement quelque chose qui ne tourne pas rond… »

 

CT : Le consommateur est-il également responsable de cette situation ?

PB : Il a sa part de responsabilité. Quand une émeute se produit dans un supermarché français pour des pots de pâte à tartiner en promotion, c’est qu’il y a effectivement quelque chose qui ne tourne pas rond…

Heureusement, le consommateur évolue et réalise de plus en plus l’impact de ses achats et donc son pouvoir de redistribution de la valeur. La Bio, le Commerce Equitable, le local, le développement des circuits courts sont imprégnés des valeurs de respect de l’environnement et du travail des hommes. Il y a la volonté de rééquilibrer les choses et de participer, chacun à son niveau, à la redéfinition d’un système où la valeur est mieux partagée. D’autres initiatives comme celle de Nicolas Chabanne avec la marque C’est qui le patron ?! permettent aussi de répartir plus équitablement la valeur tout au long de la chaîne… Les consommateurs sont d’accord pour payer plus cher quand ils savent que cela permet à un producteur de vivre dignement de son travail.  Il ne s’agit donc plus aujourd’hui d’une seule question de prix.

Sans compter que les jeunes générations en quête de sens – nées avec l’émergence du Développement Durable, de la Responsabilité Sociale des Entreprises et de l’économie collaborative de réseaux – sont de plus en plus attentives à l’impact de leurs comportements. Les Y et les Z représenteront 60% de la population active en 2020.  Ils recherchent le sens dans leurs actions quotidiennes… tant dans leur consommation que dans leur travail. Ils recherchent la valorisation sociale à travers l’entreprise et les projets dans lesquels ils s’investissent. « L’ancien régime » n’a donc qu’à bien se tenir !

En ce qui me concerne, je refuse aujourd’hui de rentrer dans un Leclerc même à cours d’essence ; tout comme je refuse d’acheter un produit chinois dans un quelconque magasin quand on considère la somme d’impacts – tant sociaux, économiques, environnementaux, voir politiques et stratégiques – que ces deux exemples représentent. La seule démocratie aujourd’hui c’est celle du porte-monnaie et du rôle du consommateur. Ne sommes-nous pas en démocratie libérale, celle qui s’exprime in fine par le libre arbitre économique de chacun et son impact sur les comportements inadéquats ?

 

 

« Nous sommes de plus en plus dans une économie du partage de la valeur et de la collaboration. »

 

CT : Pensez-vous que la Grande Distribution soit en fin de règne ?

PB : La Grande Distribution et ses « hypers pas chers » en banlieue est l’image d’une économie de l’accumulation en déclin. Elle l’a compris et cherche à se transformer en réinvestissant les centres villes avec des petites surfaces dotées de lieux de prises de repas, des Piétons Drive, des supérettes Bio… Derrière la façade, il faut aussi que les pratiques de négociation évoluent.

Nous sommes de plus en plus dans une économie du partage de la valeur et de la collaboration. La Grande Distribution doit intégrer cela. Mettre ses fournisseurs plus bas que terre ou récupérer la valeur qu’ils arrivent à créer dans des conditions de plus en plus difficiles, c’est inacceptable et malhonnête ! Et ces comportements coûtent cher à toute l’économie française. Il faudra un jour mesurer l’effet de ce climat pour les PME qui constituent souvent le maillage économique des régions notamment rurales où leur disparition a un effet catastrophique sur l’emploi et la pérennité de la population active.

 

CT : C’est-à-dire ?

PB : Ne pas rémunérer les industriels et les producteurs au juste prix c’est ne pas reconnaître le travail qui est fait. C’est les priver de visibilité et d’une capacité de développement. Quand ce n’est pas tout simplement les mener à une lente faillite…

L’agroalimentaire, avec 22% du PIB français, est un fleuron de notre économie. Il joue un rôle très important dans l’équilibre des territoires mais aussi dans la promotion de notre gastronomie, de notre art de vivre et de nos compétences techniques reconnues dans le monde entier. L’asphyxie financière sur son marché domestique l’empêche de renouveler ses outils de production, d’investir dans la R&D pour innover, de conquérir de nouveaux marchés. Nous sommes ainsi passés de la seconde place d’exportateur mondial en 2004 à la quatrième – voire cinquième – place aujourd’hui ! Seules 20% de nos entreprises exportent, alors qu’elles sont 80% en Allemagne. Il n‘y a qu’à regarder les hauts de bilans respectifs des PME de l’agroalimentaire des deux pays pour comprendre pourquoi l’Allemagne est désormais le premier exportateur européen, voire le premier investisseur dans cette filière hors de ses frontières…Le succès est bien collectif d’un bout à l’autre de la chaine et implique également la Grande Distribution !

Enfin, cela engendre aussi une situation très compliquée au niveau des ressources humaines. Faute de moyens financiers, la filière n’attire plus suffisamment les compétences nécessaires en pratiquant des salaires jugés insuffisants dès la sortie des écoles. Les entreprises hésitent également beaucoup avant de lancer leur recrutement. Cela peut être source d’augmentation de charges et de désorganisation en interne. Les décisionnaires lancent leurs recrutements quand ils ne peuvent plus faire autrement, dans un climat d’incertitude quant à leurs débouchés vis-à-vis de la Grande Distribution, largement majoritaire dans leur chiffre d’affaire pour la plupart.

 

 

« La satisfaction de voir les producteurs et les entreprises alimentaires rémunérés convenablement et une offre alimentaire qui s’adapte en continue à la demande du marché. »

 

CT : Comment le Projet de Loi Alimentation peut-il changer les choses ?

PB : Le Projet de Loi comporte trois volets complémentaires.

Premièrement, la signature de contrats annuels entre agriculteurs et entreprises sur la base des coûts de production permettra de rééquilibrer les marges sur l’ensemble des produits alimentaires et de donner de la visibilité aux agriculteurs.

Deuxièmement, l’encadrement en Grande Distribution des promotions (pas plus de 34%) – faites jusqu’à présent au détriment des fabricants – permettra là aussi de les libérer de la pression des prix et de récupérer de la marge pour investir.

Troisièmement, la hausse du Seuil de Revente à Perte de 10% permettra au Distributeur de couvrir ses frais logistiques et de transport : c’est au final un prix plus juste prenant mieux en compte les coûts de production et le marché économique.

Au total, cela entrainera une hausse de quelques dizaines de centimes d’euro par mois et par consommateur, ce qui est quasiment imperceptible. En échange : la satisfaction de voir les producteurs et les entreprises alimentaires mieux rémunérés, maintenant une offre alimentaire riche et qualitative s’adaptant en permanence à la demande du marché.

 

 

CT : Quelles pourraient être les conséquences du Projet de Loi Alimentation sur les ressources humaines, le recrutement et l’emploi ?

Donner la possibilité aux entreprises de renouveler leurs outils de production, c’est créer de l’activité et des emplois qualifiés. Leur permettre d’investir dans la R&D et l’innovation, c’est leur permettre de recruter avec des salaires attractifs des profils scientifiques, commerciaux, techniques et surtout des managers dont la filière manque cruellement. Leur donner l’opportunité d’aborder l’export, en reconstituant leur marge au préalable sur leur marché domestique, c’est leur permettre de participer au rayonnement de notre économie, de profiter d’une véritable demande internationale pour notre savoir-faire gastronomique et de rapatrier de la valeur ajoutée sur l’Hexagone. Au final, cela permet de satisfaire à la fois l’équilibre des territoires, des projets de vie personnels et des projets d’entreprises.

 

 

« Si vous aviez un message à faire passer à la Grande Distribution ? »

 

CT : Si vous aviez un message à faire passer à la Grande Distribution ?

PB : ManageriA ne travaille pas – ou plus exactement plus – avec la Grande Distribution. Nous concentrons notre activité au service des transformateurs de l’agriculture, producteurs, industriels et sur l’aval de la filière avec la Distribution Spécialisée, la Restauration Hors Foyers et toutes les nouvelles formes de distribution à valeur ajoutée.

Nous sommes par contre en permanence confrontés à l’exaspération de nos clients et faisons nôtre leur expérience, sans crainte de représailles en exprimant en notre nom leur lassitude et leur exaspération.

Notre expérience internationale nous permet également de comparer le modèle que la Grande Distribution française a adopté par rapport à ses homologues étrangers. Sans rentrer dans les vœux pieux qui sont la règle depuis trop longtemps, je voudrais pouvoir faire passer une interrogation salutaire aux décideurs des 5 principales centrales françaises.

Ne pouvez-vous pas vous rappeler que dans le commerce on ne parle de prix qu’à la fin d’une présentation ou d’une négociation et qu’un commerçant est avant tout un acteur qui développe une offre, répond à un besoin et communique pour attirer le client ? Leur publicité ne parlant que de prix sonne de plus en plus comme un aveu d’échec dans leur fonction de commerçant par rapport à l’évolution de la consommation. Faire reporter la charge de l’erreur qui est la leur sur les fournisseurs est suicidaire pour les deux et explique leur manque d’efficacité et de rentabilité en final.

 

 

CT : Que voulez- vous dire par là ?

PB : En d’autres termes, ne parler que de prix, notamment vis-à-vis du consommateur, outre qu’on ne se différencie pas, on ne peut que le faire baisser et donc diminuer la valeur ajoutée à partager tant pour soi que tout au long de la chaine de cette même valeur.

Que la Grande Distribution française ait le courage de comparer son modèle en termes de rentabilité propre par rapport à ses concurrents étrangers.  Ses pratiques sur les prix ne conduisent globalement qu’à moins de 2 % de bénéfice sur son chiffre d’affaires. Elle est de deux à trois fois moins rentable que son homologue britannique pour ne citer qu’un exemple ! Celle-ci est vraisemblablement l’une des plus innovantes mais s’appuie aussi sur des fournisseurs respectés, certes âprement sélectionnés sur leurs atouts mais qui n’hésitent pas à lui allouer dans le cadre d’accords de long terme une part prépondérante de leur production à marques de distributeur que ces derniers savent vendre. C’est un exemple de coopération qui semble donner de meilleurs résultats non ?

Et que les sceptiques aillent par ailleurs constater que l’alimentation de nos voisins ne fait que progresser de ce fait …

 

Propos recueillis par Christelle Thouvenin pour ManageriA

 

 

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